2.5. Activités islamistes en Suisse


Accusations non fondées d’un islamiste contre la Suisse

Un ancien colonel de police égyptien, réfugié statutaire en Suisse, a été arrêté à Genève le 15 février 2005 pour tentative d’homicide et menaces. Il avait agressé une personne d’origine sénégalaise au couteau. Le jour même, il a été placé en détention préventive par la juge compétente et y est resté jusqu’au 22 juin 2005. Pendant et après la détention préventive, il a proféré des accusations non fondées contre la Suisse et ses autorités.

Il a notamment prétendu qu’il avait été placé en détention parce qu’il avait refusé de coopérer avec le service de renseignements et d’espionner ses concitoyens en Suisse. Il a en cela prétendu qu’on avait voulu le faire agir comme agent infiltré au sein d’Al-Qaïda et qu’on lui avait proposé de l’argent et des femmes en échange. Il a en outre affirmé avoir été soumis durant sa détention à des violences psychologiques et physiques, avoir été
placé en isolement pendant plus d’un mois et avoir entamé une grève de la faim en signe de protestation. Après les attentats de Londres le 7 juillet, il a adressé des menaces indirectes à la Suisse en disant que Genève serait la prochaine cible d’un attentat d’Al-Qaïda et a qualifié le peuple suisse d’ennemi de l’islam. L’un de ses articles sur Internet portait le titre «La Suisse, l’ennemi le plus abject de l’islam ». Ce pamphlet contient un appel non déguisé aux musulmans afin qu’ils réagissent enfin, légitimant à l’avance une possible attaque de moudjahiddin contre la Suisse, prétendue «centrale dissimulée du front des croisés sionistes ».

L’homme a tout d’abord adressé ses récriminations à différents conseillers fédéraux, à une conseillère d’Etat genevoise, à des services de l’administration et à des organisations internationales. Des courriels ont également été adressés à des parlementaires. Ces accusations ont été relayées par les médias par l’intermédiaire de tiers, notamment dans le journal arabe d’importance internationale «ach-Charq al-Aousa». Par ailleurs, ses textes peuvent être consultés sur Internet, notamment sur certaines pages djihadistes, où il trouve un public ouvert à ses idées, comme l’attestent de nombreux commentaires. L’un d’entre eux dit par exemple que l’attaque est proche.

Propagande violente islamiste sur Internet

Dès 2004, fedpol (PJF) a enquêté contre les exploitants de plates-formes Internet hébergées en Suisse, bloquées dans l’intervalle, telles que www.islamic-minbar.com, qui servaient à la diffusion de propagande djihadiste. Le 22 février 2005, dans le cadre de l’enquête de police judiciaire, fedpol (PJF), épaulé par des forces de police cantonales, a mené des perquisitions et placé cinq personnes en détention provisoire. L’évaluation du matériel saisi indique des connexions entre les accusés et l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir (Parti de la libération). Ce mouvement révolutionnaire islamiste milite en faveur de l’édification d’un califat international et n’exclut pas l’utilisation de la violence. 

Parmi les personnes arrêtées séjournant légalement en Suisse, il y avait, outre l’exploitant principal des forums, sa compagne actuelle. Elle est la femme de l’un des deux hommes qui ont tué le seigneur de guerre afghan Ahmed Chah Massoud en commettant un attentat-suicide deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001. La vétérane autoproclamée du djihad en Afghanistan a menacé par presse interposée après sa libération que des «lions moudjahiddin» vengeraient le comportement prétendument humiliant de la police et du MPC.

Fin 2005, le MPC a transmis à l’Office des juges d’instruction fédéraux la procédure ouverte pour présomption de provocation publique au crime ou à la violence et de soutien à une organisation criminelle active à l’échelon terroriste. Depuis, un nouveau site Internet est en service à la même adresse, mais il n’est pas hébergé en Suisse. Le MPC a demandé le blocage de ce site par la voie de l’entraide judiciaire. En décembre 2005, une vidéo d’Ayman az-Zaouahiri avec des sous-titres en français a été diffusée sur un autre site islamiste exploité par la femme précitée, également hébergé à l’étranger.

Autre cas de propagande violente islamiste sur Internet

A partir de la mi-août 2005, du matériel de propagande islamiste a été diffusé sur Internet suite à l’utilisation du mot de passe d’une étudiante via l’ordinateur central de l’Université de Genève. Outre des appels à la violence djihadistes, il s’agissait d’instructions pour la construction d’armes et de vidéos montrant des exécutions,des scènes de mutilation et des scènes de guerre en Irak. Informée de l’existence de ce site par une instance effectuant des recherches sur Internet à titre privé, la direction de l’Université de Genève a déposé une plainte pénale contre inconnu le 25 octobre. Les 27 et 28 octobre, la police cantonale genevoise a pu arrêter deux suspects. Les deux islamistes, d’origine maghrébine, qui ont reconnu avoir fréquenté les sites extrémistes, mais qui ont nié avoir diffusé du matériel, séjournaient illégalement en Suisse. Ils ont tous deux été libérés de la détention préventive début 2006. Propagande djihadiste sur un site suisse.

Liens entre la Suisse et le Yémen

Photographie du message vidéo, sous-titré en français,d’Ayman al-Zawahiri.

PHOTO DE SOURCE POLICIÈRE

En mars 2005, l’ambassade de Suisse en Arabie saoudite a annoncé que les autorités yéménites avaient ouvert un procès contre huit personnes soupçonnées de terrorisme. Celles-ci auraient planifié des attentats contre des ambassades et d’autres intérêts étrangers de la capitale Sanaa. Or une de ces personnes aurait eu la double nationalité suisse et irakienne. Néanmoins, suite aux vérifications de fedpol, il s’est avéré que la personne en question n’avait pas la nationalité suisse et n’avait pas séjourné dans notre pays. Sa mère, par contre, vit en Suisse. Elle est liée à l’un des suspects dans les enquêtes menées par le MPC suite aux attentats de Riyad, en Arabie saoudite, en mai 2004. L’homme est soupçonné d’avoir, en tant que membre d’un réseau de passeurs, proposé son soutien logistique à des personnes liées au terrorisme islamiste et d’avoir fait passer
plusieurs personnes en Suisse ou par la Suisse. Par ailleurs, le groupe a déplacé d’importantes sommes d’argent, qui provenaient en partie de ses activités illégales, vers le Proche-Orient, sans que l’on n’en connaisse leur affectation.

Liens entre la Suisse et Ansar al-Islam

Quatre membres présumés de l’organisation terroriste islamiste kurde Ansar al-Islam, soupçonnés de terrorisme, ont été placés en détention préventive en Allemagne, car ils auraient planifié un attentat en 2004 contre l’ancien premier ministre irakien Allaoui. Ils étaient étroitement liés à un Kurde irakien vivant en Suisse.


En juin 2005, à l’occasion d’une action coordonnée avec l’office de police judiciaire du Land de Bade-Wurtemberg, de grandes quantités de matériel de propagande islamiste ont été saisies dans son appartement. Les enquêtes ont montré que le Kurde irakien entretenait des contacts avec des personnes vivant en Suisse, en Europe et au Moyen-Orient. Parmi elles, plusieurs étaient liées à des terroristes. Mollah Krekar, le dirigeant
d’Ansar al-Islam, réfugié statutaire en Norvège, faisait également partie de ce groupe de personnes. Même si le suspect vivant en Suisse n’était pas impliqué activement dans la planification de l’attentat contre Allaoui, il est fortement soupçonné d’être membre d’Ansar al-Islam.

Affaire Achraf

Sur les indications des services partenaires espagnols, fedpol (SAP) a identifié un homme présumé Algérien, connu sous le nom de Mohammed Achraf, supposé préparer un attentat contre un tribunal madrilène. Les enquêtes du MPC ont révélé qu’Achraf était en réalité un ressortissant marocain répondant au nom d’Abderrahmane Tahiri. Les soupçons des autorités espagnoles concernant ses activités en Suisse n’ont pas pu être étayés. Rien n’indique, en particulier, qu’il serait venu en Suisse pour se procurer les fonds nécessaires à l’acquisition de grandes quantités d’explosifs. Il n’a commis que quelques vols mineurs. Le 22 avril 2005,Tahiri a été extradé vers l’Espagne.

Radicalisation par des wahhabites bosniaques

L’organisation bosniaque Jeunesse islamique active (AIO) s’efforce depuis plusieurs années, à travers un réseau de centres culturels, d’assurer l’expansion du wahhabisme, une variante radicale puritaine de l’islam originaire d’Arabie saoudite, au sein de la communauté musulmane des Balkans. L’AIO a également quelques représentants en Suisse, mais pas de structure d’organisation fixe comme dans d’autres pays européens. Les activistes suisses de l’AIO sont surtout actifs sur le plan de la propagande. Ainsi, des écrits wahhabites, des cassettes de prédicateurs radicaux et des livres sur l’éducation islamique des enfants ont été vendus en Suisse et via la Suisse.Le mouvement a utilisé un site Internet hébergé en Suisse et a organisé des rencontres au sein des centres islamiques, auxquelles des membres étrangers de l’AIO ont aussi pris part.

A l’inverse, des représentants de la Suisse ont pris part à des rencontres de l’AIO à l’étranger. Ils se sont fait remarquer par leurs prises de position extrémistes, telles que l’appel au djihad armé. Par ailleurs, certains adhérents de l’AIO se distinguent par un mode de vie strictement calqué sur l’exemple du prophète qu’ils essaient d’imposer coûte que coûte à leur entourage. Quoi qu’il en soit, ils ont pour l’instant rencontré peu de succès auprès de la communauté musulmane issue des Balkans qui, si elle pratique, le fait de manière apolitique et populaire.Au contraire, les activistes de l’AIO doivent faire face en Suisse à l’opposition ouverte des pratiquants et ont été chassés des centres islamiques.

Répercussions de la guerre en Tchétchénie

La seconde guerre de Tchétchénie, qui en est à sa sixième année, est toujours menée avec la même dureté. Les islamistes dirigés par Chamil Bassaïev ont gagné en influence. La jeune génération, en particulier, qui manque de perspectives, s’est montrée ouverte aux idées radicales. Plus de 500 Tchétchènes vivent actuellement en Suisse, la plupart en qualité de requérants d’asile ou de réfugiés statutaires. Contrairement à
la France, aucune radicalisation politique n’a pu être constatée en Suisse au sein de la communauté immigrée tchétchène. Néanmoins, comme dans d’autres pays, des collectes de fonds ont été réalisées en faveur de la Tchétchénie. Jusqu’ici, il n’a pas été constaté que des fonds en faveur de groupes extrémistes violents ou d’activités terroristes soient passés de Suisse en Tchétchénie.

La zone d’opération des djihadistes en Europe occidentale comprend également la Suisse

Les déclarations d’islamistes violents ne permettent pas de conclure que la Suisse est une cible primaire d’attaques. On estime néanmoins que des terroristes djihadistes pourraient séjourner en Suisse. Au regard de la récente évolution de l’idéologie djihadiste, les attentats terroristes en Suisse, qui fait partie de la zone d’opération en Europe, sont de plus en plus du domaine du possible et l’on peut supposer qu’il y ait des islamistes en Suisse qui visent l’exécution de tels actes. Ils peuvent être confortés dans leurs projets par de fausses accusations, comme celles de l’ancien colonel de police égyptien.

L’exemple des attentats de Londres montre qu’il est plus difficile que jamais de repérer les auteurs d’attentats terroristes lorsqu’ils agissent individuellement et indépendamment d’une grande structure d’organisation. Parallèlement à cette tendance à des cellules de terroristes islamistes plus petites agissant dans l’indépendance, il y a eu une mise en avant des justifications idéologiques d’attentats terroristes partout dans le monde.Malgré une grande autonomie de décision et d’action, les terroristes djihadistes peuvent compter sur un réseau transnational de soutien fort de nombreuses connexions, et aussi de nombreux points d’ancrage en Suisse. Les exemples actuels confirment le rôle de la Suisse en tant que base arrière logistique et de propagande et en tant que zone de repli pour les activistes islamistes. Aucune action concrète de préparation d’actes terroristes n’a pu pour l’instant être pleinement prouvée en Suisse, mais la situation de la menace peut changer rapidement et à tout moment. 

Radicalisation de la société musulmane

Outre la menace terroriste émanant de la minorité des djihadistes, qui se délimite de la communauté et qui se considère comme une élite, les islamistes qui cherchent à radicaliser la société musulmane représentent une autre menace pour la sécurité intérieure. En particulier, la variante wahhabite de l’islam qui, dans son discours ciblé sur l’unité et la domination, cherche à s’opposer à toute pluralité idéologique et sociale, pose problème. L’influence du wahhabisme est renforcée par ses importants moyens financiers, dans la mesure où il continue à être l’idéologie prônée par l’Etat en Arabie saoudite. Comme le montre l’exemple de l’AIO, contrairement à l’opinion commune, il n’y a pas que les musulmans arabes qui soient soumis à des tentatives de radicalisation.

Nouvelles conditions de la lutte antiterroriste

Il faut s’attendre à ce que la tendance idéologique du djihadisme que l’on constate aujourd’hui, celle d’un combat mondial et intemporel, mais à mener localement, si possible seul, s’impose. Cette décentralisation fait que les attentats terroristes islamistes sont en principe possibles partout, également en Suisse, qui fait partie du champ d’opération en Europe. Plus les djihadistes agissent individuellement et en fonction de leurs capacités,
plus il devient difficile de les identifier avant leur acte.